Comment la mise en place des moyens de protection contre le loup impacte-t-elle le fonctionnement d’un élevage ?

Une étude menée pendant 3 ans à la ferme du lycée agricole de Carmejane, dans les Alpes-de-Haute-Provence, a évalué l’impact des dispositifs de protection contre le loup sur la reproduction des animaux, l’utilisation des parcours, le temps de travail et l’économie de l’exploitation, mettant en évidence de profonds bouleversements.

Située dans les Alpes-de-Haute-Provence, la ferme du lycée agricole de Carmejane est confrontée à la prédation du loup depuis plus de 10 ans. Pour y faire face, plusieurs mesures de protection ont été mises en place : chiens de protection, gardiennage sur parcours et regroupement nocturne en parc sécurisé.

C’est cette ferme, dans laquelle sont élevées 650 brebis allaitantes, qui a servi de laboratoire à l’étude* menée par l’IDELE, l’Institut de l’élevage.

Objectif ? Mesurer, pour la première fois en France, les impacts réels générés par la mise en place des moyens de protection contre le loup sur l’exploitation.

L’étude s’est déroulée sur 3 ans, de 2020 à 2023. Nous avons étudié le calendrier de pâturage, les aspects reproduction et performances, l’utilisation des parcours, le temps de travail et l’évaluation économique”, détaille Pierre-Guillaume Grisot, responsable de projets en production ovine à l’Institut de l’Élevage et co-auteur de cette étude avec François Demarquet, directeur de la ferme.

Pour lire l’étude complète : https://idele.fr/?eID=cmis_download&oID=workspace%3A%2F%2FSpacesStore%2F2d2b43e9-459e-4fe2-992d-17a9eb93afb8&cHash=f1f4aa73acfc84d4c5b1132fe6a904b

En plus de l’accueil de 8 chiens de protection, la ferme a embauché un berger 6 mois par an pour la garde en journée. / © OS ROSE- Carmejane

Un après qui ne ressemble plus en rien à l’avant…

L’idée était donc de comparer la conduite de l’élevage avant et après la prédation. Les premières attaques de loup au sein même de l’exploitation ont débuté en mai 2015. Auparavant, elles n’avaient eu lieu qu’en estive, ce qui ne perturbait pas autant le fonctionnement de l’élevage. Depuis cette date, la gestion pastorale a été profondément modifiée.

“Les attaques ont remis en cause la conduite du troupeau en extérieur, sur les 50 hectares de prairies comme sur les 500 hectares de parcours dans les bois. Le risque de prédation a obligé la ferme à protéger son troupeau, avec trois moyens : l’accueil de 8 chiens de protection, la garde en journée avec une embauche de berger de janvier à juin et la création de parcs de regroupement nocturne, avec deux enceintes de filets électrifiés”, poursuit Pierre-Guillaume Grisot.

Moins de productivité mais plus de travail

Pour le ferme de Carmejane, l’incidence sur la technique de conduite de troupeau est multiple et sans appel. “La première conséquence, inhérente aux chiens de protection et à l’embauche d’un berger, c’est qu’il faut diminuer le nombre de lots au pâturage, donc regrouper. Quand on faisait 10, 12 lots, on n’en fait plus que 3 ou 4. Deuxième élément, mettre des chiens a un impact sur les périodes de pâturage car, pour limiter les conflits avec les usagers, par exemple les chasseurs, on n’utilise plus les parcours à l’automne. À la place, les bêtes vont sur des prairies ou en bergerie, explique l’auteur de l’étude. Or ces parcours non utilisés à l’automne, c’est une perte de potentiel de nourriture : ça fait presque un mois d’autonomie alimentaire à retrouver. Troisième point, le fait de regrouper les animaux à des stades physiologiques différents fait qu’on peut moins personnaliser leur alimentation, qu’elle est moins bien pilotée, avec un impact sur la performance, notamment la fertilité.” 

Conséquences de ces nouveaux modes d’élevage redessinés par la prédation du loup : 75 agneaux par an en moins sur le lot de mise bas d’automne composée de 350 brebis. Le dernier marqueur, mesurable et évalué dans l’étude, du bouleversement des pratiques, c’est le facteur humain et économique. “Lembauche d’un berger représente un coût annuel de 20 000 euros et il faut le relever pendant ses congés. S’ajoutent les frais de soins et d’éducation des chiens de protection, évalués à 240 heures de travail annuel et un budget de 14 000 euros. Quant au temps de travail de l’éleveur, entre la gestion administrative liée à la prédation, celle des parcs, des chiens et des parcours, c’est simple : il a doublé”, ne peut que constater Pierre-Guillaume Grisot.

Conclusion sans appel de cette étude : à cause de la prédation, les orientations stratégiques de la ferme ont été revues. Les décisions de conduite du troupeau reposent en priorité sur la protection des animaux, puis dans un second temps, sur la recherche d’un bon niveau de performance technique et sur les conditions de travail de l’équipe de la ferme.

Pour minimiser les risques d’attaque, le nombre de lots au pâturage a été divisé par 3. /  © OS ROSE- Carmejane