“Face aux Loups”, l’étude socio-anthropologique sur les effets de la présence du loup menée par l’INRAE, montre comment les attaques du loup pèsent sur la santé et le travail des éleveurs et des bergers.

« Notre objectif était de reconstituer l’expérience de la prédation dans sa complexité et de comprendre son impact social », expliquaient Antoine Doré et Frédéric Nicolas, les deux scientifiques du laboratoire Agroécologie innovations et territoires (AGIR) du centre INRAE Occitanie-Toulouse lorsqu’ils ont présenté les résultats de leur étude.

Pendant deux ans, les chercheurs ont étudié la manière dont la prédation transforme le quotidien, le travail et la santé des éleveurs et des bergers. En accordant une place centrale à la parole des personnes concernées, les deux scientifiques du laboratoire AGIR, ont montré que la question du loup ne porte pas seulement sur les pertes animales : elle touche aussi l’organisation du travail, les relations sociales et la santé de celles et ceux qui vivent quotidiennement avec cette présence. Leur étude repose sur 74 entretiens réalisés auprès de 93 personnes, complétés par un questionnaire ayant recueilli 597 réponses.

Le choc direct des attaques

La prédation agit d’abord comme un facteur de stress physique et psychologique. « Ce qui compte, ce n’est pas seulement le nombre d’attaques, mais aussi la manière dont elles sont vécues », souligne Antoine Doré. Dans l’enquête, l’angoisse domine dans les effets déclarés sur la santé des éleveurs, avec des états dépressifs, du surmenage, des difficultés respiratoires ou des maux de ventre. Une attaque peut provoquer sidération, colère, abattement et sentiment de solitude, parfois avec des souvenirs récurrents qui s’invitent dans les rêves. La vulnérabilité est modelée par les situations : première attaque, mauvais temps, nuit, zones peu visibles ou escarpées, mais aussi organisation du troupeau et moyens de protection. Les soins aux animaux blessés, la recherche des bêtes mortes, les constats et la sécurisation prolongent l’épreuve. « Le sentiment de ne plus maîtriser la situation est déterminant. À cela s’ajoutent des effets sociaux : relations familiales fragilisées, fatigue qui pèse sur les proches, difficultés à prendre du recul ou à quitter temporairement l’activité », poursuit Antoine Doré.

Un rapport au vivant et… au métier bouleversé

Aux côtés de ces effets directs évidents, il y a des effets indirects sur la santé. Ils passent par une transformation du rapport à la nature et au travail. Les éleveurs et bergers expliquent que la prédation donne davantage de place à la surveillance et à la protection, parfois vécues comme du « sale travail », au détriment de ce qu’ils considèrent comme le « vrai travail », leur cœur du métier : à savoir conduire le troupeau, soigner les animaux, lire l’herbe, entretenir les milieux. Cette perte de sens peut atteindre l’estime de soi.

Mais la prédation provoque des formes de stigmatisation envers les éleveurs : les pratiques de garde peuvent être rendues responsables des attaques, tandis que les aides et indemnisations alimentent parfois l’image de professionnels « assistés » ou de « chasseurs de primes ». Les acteurs éleveurs interrogés parlent d’« agribashing » pour qualifier des discours jugés hostiles ou dévalorisants. Ces jugements peuvent toucher la vie locale, les loisirs, le voisinage, la famille et les enfants, ajoutant une dimension sociale à la souffrance.

Pour Frédéric Nicolas et Antoine Doré, « la question du loup ne concerne pas seulement la protection des troupeaux ou la gestion de l’animal : elle touche aussi les conditions de travail, les relations sociales et la santé de celles et ceux qui vivent quotidiennement avec cette présence ». Leur étude montre que l’impact sur la santé physique et mentale ne dépend donc pas seulement du nombre d’attaques, mais aussi de la capacité à comprendre, maîtriser et faire reconnaître l’expérience de la prédation.